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Dans le train vers Hampi, nous partageons le
compartiment avec un couple se rendant à un temple afin que leur fille reçoive
la bénédiction du brahmane. Pendant tout le trajet, les deux parents se
partagent les soins du bébé, déjà cliquetant par les bracelets accrochés à ses
poignets et ses chevilles, avec la même patience et douceur. Nous avons
toujours rencontré des indiens, hommes et femmes, adorant les enfants. Je me rappelle
d'une famille blanche à la visite d'un temple à Mahäbalipuram qui ne pouvait se
dépêtrer de l'adoration provoquée par leur petit dernier : tous les
indiens qu'ils croisaient touchaient systématiquement la joue du bébé blanc et
portaient leur main au coeur ou a la tempe. Des vendeurs ambulants
passent régulièrement et proposent du chai, café, des byrianis aux oeufs durs
(riz au safran agrémenté d'une sauce à la tomate et aux épices), des beignets
aux légumes enveloppés dans du papier journal et ficelés adroitement. Lors d'un
arrêt prolongé du train, un vendeur sur le quai pousse un chariot
chargé de fruits qu'il vend par les fenêtres des compartiments.
Nous arrivons à Hospet en milieu d'après-midi (280 km en huit heures de
trajet) sous une chaleur de plomb : on a l'impression que le soleil a explosé
en million d'éclats sur la surface de chaque chose. Hampi où nous nous rendons
se trouve à une quinzaine de kilomètres que nous faisons en rickshaw. Près de
la voie ferrée, sur un champ pelé, un village minuscule de tentes faites de bâches,
de tôles et de bouts de nattes tressées posés pêle-mêle, semble être un mirage derrière
le rideau de poussière que soulève l'intense trafic de rickshaws, de bus et de
scooters.
La route se déroule entre des champs de bananes
et de cannes à sucre, dominés par les cocotiers. Au loin, on devine du relief
fait de collines de blocs immenses de granit rose et safran, empilés de façon désordonnée,
laissant une impression étrange. Les temples de Hampi sont tous faits de cette
roche et ils sont éparpillés au milieu de cette végétation tropicale sur
des kilomètres. En arrivant à l'hôtel, une charogne de chien largement entamée
par les corbeaux gît au bord de la piste face à l'indifférence générale. Au fil
des jours, nous la verrons se ratatiner et abandonner par les charognards.
Une famille de cochons noirs a élu domicile dans les champs voisins de l'hôtel
; on les voit s'enfuir que lorsque les enfants viennent y jouer du cricket.
Le 19 mars est le nouvel an indien et la tradition
veut que l'on mange dès le lever un morceau de sucre roux que l'on vend sous
forme de pain cubique sur les marchés. Vers huit heures, sur la route qui mène
au village de Hampi, nous croisons des dizaines de femmes en groupes, certaines
portant de courtes pioches ou des faucilles posées en équilibre sur leur tête,
d'autres leur déjeuner enfermé dans des boites en inox et prenant les chemins
des rizières, des bananeraies ou des champs de canne à sucre. La route s'arrête
à Hampi, village minuscule et reculé, traversé par une large rivière qui, à la
mousson, grossit en fleuve.
La toute première chose que l'on distingue du
village est le gopuram de Virupaksha (tour pyramidale) impressionnant par sa
taille et sa blancheur, autour duquel s'organise la vie des indiens. A l'intérieur,
les rituels sacrés restent vivaces, les pèlerins répètent quotidiennement les mêmes
gestes. Apres l'achat d'offrandes aux portes du temple (souvent noix de coco),
ils pénètrent dans la cour principale; là, ils frappent de leur main les différentes
colonnes de granit et à l'appel des cloches du brahmane de service, ils déposent
leur offrande au pied du lingam sacré, le visage absorbé, les mains tendues
vers l'idole. Certains brisent la noix de coco sur le sol et en répandent le
jus dans le sanctuaire. Le brahmane tient un plateau sur lequel brûle de
l'huile et trace sur le front des croyants la tika, le point rouge, le troisième
oeil qui porte bonheur. La cérémonie est toujours rythmée par les sons des
gongs, tambours et cloches. A l'extérieur, un brahmane distribue des billets de
10 roupies à des mendiants. Dans un autre minuscule sanctuaire, le culte est dédié
au cobra. Depuis le temple, nous accédons à la rivière : c'est l'heure à
laquelle l'éléphant se fait laver par son cornac. Il est affalé, le corps à
demi immergé; son cornac, avec énergie, le brosse, couché sur ses larges
flancs, lui parle avec rudesse, manie sa voix comme un fouet, et lui donne
quelques coups de bâton pour que ce dieu vivant déplace sa masse. Il décrasse
le moindre centimètre de sa peau épaisse et cela tous les matins ! Une
fois sur ces quatre pattes, le monstre se rince de puissants jets d'eau sortis
de sa trompe qu'il balance en arrière, déclenchent les rires des indiens
autour de lui. Des femmes et des enfants l'encerclent de plus près et le
cornac ordonne à l'éléphant de les bénir. Il dépose alors délicatement sa
trompe sur la tête de chacun d'eux. Non loin de la toilette de l'éléphant, les
villageois à des heures différentes viennent tous se laver et faire leur
lessive ; les femmes rentrent dans l'eau en gardant leur sari, les hommes leur
dothy. Des femmes étalent des vêtements lavés et essorés sur les toits des
petits temples près de la rivière ou sur l'herbe, carrellent d'étoffes
chatoyantes les rives. Deux vieilles femmes rentrent dans l'eau en sari, se
savonnent et s'aident mutuellement à laver et démêler leur chevelure
grise.
Dans le village, des couturiers travaillent dans
la rue sur des machines à coudre à pédales. Plus loin, un homme repasse à l'aide
d'un fer d'un autre temps, assez volumineux, sûrement lourd et que l'on remplit
de charbon de bois. Des cuisinières préparent samosas, beignets et papadams
dans des woks installes sur le passage des familles, des brahmanes, des groupes
qui descendent à la rivière. Et puis il y a des mendiants qui se font passer
pour des sâdhus, d'autres pour des docteurs magiciens exhibant un carnet sur
lequel apparaissent des noms de touristes et surtout des montants de donations
assez élevés, qu'eux mêmes souvent écrivent. Des femmes à l'entrée du temple
tentent de vendre leurs bananes et des fleurs, en faisant de grands gestes de
menaces vers les vaches qui lorgnent ce déjeuner inespéré. Une fois l'éléphant
bien sèche, son cornac lui trace sur le front la tika, et sur ses oreilles
le svastika (la croix gammée qui marque la régénération perpétuelle). Le soir
nous allons dans une boutique internet, le commerçant nous désigne
l'ordinateur, les yeux rivés sur son écran de télévision, ne lâchant pas les
joueurs de cricket en pleine coupe du monde. Chaque ordinateur à sa tika et ses
fleurs de jasmin posées au dessus de l'écran. Vers 20h, des bruits de tambours
dans la rue annoncent la sortie du temple de la déesse Lakshmi. Les hommes
portent sur leurs épaules un brancard sur lequel trône l'idole couverte de
colliers de fleurs, symbolisant la terre. Les fidèles tendent aux brahmanes
leurs offrandes : ce dernier brise la noix de coco sur le sol et en verse le
jus, symbolisant l'eau, sur un plateau qu'il allume de sa torche en feu.
Tout au long des ces 4 jours à Hampi, nous ne
cesserons d'être émerveillés par les richesses de l'architecture laisses par
les rois Vijayanagar, la dynastie qui fonda cette cite au 14eme siècle :
plusieurs temples, sanctuaires et sculptures d'une finesse incroyable,
qui donnent une idée de la richesse du roi et de son pouvoir à l'époque ... De
sa mégalomanie aussi, quand on voit le bâtiment qui servait d'étables a ses éléphants
! La légende veut que lorsque l'empereur Krishna Deva Raya revenait de
guerre sur son éléphant de combat, il jette des poignées de pierres précieuses à
ses soldats vainqueurs.
Hampi est situé dans un environnement sauvage et
encore préservé du marche touristique, malgré ce patrimoine incroyable. Observer
les rites immuables du temple, visiter les sites que le soleil vient colorer en
fin d'après midi, discuter avec les habitants du village, flâner au bord de la rivière
..., un véritable enchantement !

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